L’engrais rêvé des émergents

19.10.2011
Paul Duvernet / Figaro
L’engrais rêvé des émergents

Il fait un froid de canard dans les vastes galeries de la mine Berezniki. À 400 mètres sous terre, on aurait pu penser que la chaleur géothermique contrasterait avec le climat automnal frisquet de l’Oural. Mais voilà, l’air de surface est puissamment ventilé jusqu’au fond des tunnels à travers des tuyaux de près de 80 cm de diamètre. Uralkali met un point d’honneur à assurer la sécurité de l’exploitation. Il faut chasser les formations de méthane et d’hydrogène explosif. Rien à voir avec l’image d’Épinal d’une mine de charbon d’où l’on ressort couvert de suie noire. Certes, de fines particules flottent dans l’air, mais ce sont des sels blancs. Quant aux parois, elles sont marbrées de rose, de blanc et de couleurs chatoyantes. Assez plaisant à regarder.

Non moins plaisante, du moins pour les actionnaires d’Uralkali, est la conjoncture du marché. Les prix de la potasse, dont les terres relativement pauvres des grands pays émergents ont un besoin grandissant, remontent après la chute de 2008. Or, les réserves de potasse sont extrêmement concentrées : 43,6% au Canada et 34,7% en Russie, où ces réserves sont dans leur quasi- totalité entre les mains du groupe Uralkali. Avec la remontée des prix, la rentabilité de l’entreprise russe progresse rapidement, surtout qu’Uralkali se positionne déjà parmi la poignée de producteurs de potasse comme celui qui bénéficie des plus bas coûts de production.

C’est cette assurance qui l’a poussé, vendredi 7 octobre, à racheter 10% de ses propres actions pour une somme de 7,5 milliards de dollars (soit 5,5 milliards d’euros). Les actionnaires d’Uralkali (principalement Souleïman Kerimov – 17% ; Alexandre Nesis – 12% ; Filaret Galtchev – 10% et Zelimkhan Moutsoïev – 8%) savent que la valorisation du titre va remonter après une déprime globale qui l’a fait plonger de 50%, sans rapport avec les fondamentaux du groupe.

Une semaine auparavant, le directeur financier, Viktor Belyakov, confiait à un petit groupe de journalistes revenant d’un voyage de presse dans les mines du groupe que « 50% de dividendes seront versés aux actionnaires [une générosité exceptionnelle] car nous sommes absolument confiants dans les perspectives du groupe ». Le directeur financier insiste sur la « volonté d’améliorer la liquidité du titre » et affirme que « tout est fait pour créer de la valeur pour les actionnaires ». Uralkali, dont la capitalisation boursière tourne autour de 25 milliards de dollars (18,4 milliards de euro) à la mi-octobre, espère monter en grade sur le marché boursier londonien: « nous voulons entrer sur lemarché principal ». le groupe se négocie déjà sur le marché secondaire et sur les deux bourses russes, RTS et MICEX. À l’heure actuelle, 45% de ses actions s’échangent sur le marché.

Les éléments fondamentaux qui sous-tendent la confiance des dirigeants sont la montée inexorable de la demande en matière de potasse, « en particulier en Inde », précise Vladislav Baumgertner, PDG d’Uralkali.

La principale menace, pour Baumgertner, vient de la hausse des coûts de production. « Une augmentation de la facture énergétique est inévitable », expliquet- il. L’aspect positif vient du coût du travail, qui reste beaucoup plus bas que celui du concurrent canadien. « Les salaires vont aussi augmenter, mais nous compensons en améliorant fortement notre productivité », assure Baumgertner.

Sur le plan stratégique, Uralkali voit grand avec l’ouverture probable d’une nouvelle mine capable de produire 2,5 millions de tonnes par an à partir de 2018. « En plus de la nouvelle mine, nous modernisons nos actifs existants et nous allons augmenter notre production annuelle de 2 millions de tonnes pour atteindre 13 millions au total en 2012 », annonce Evgueni Kotlyar, directeur opérationnel. Conséquence : « Uralkali prendra à court terme la place de leader mondial de la production de potassium », affirme le PDG du groupe.

Une des inconnues les plus discutées aujourd’hui sur le marché de la potasse reste le sort de BelarusKali, le troisième producteur mondial, dont la privatisation partielle par le gouvernement biélorusse aiguise les appétits. Uralkali ne cache pas son intérêt pour le petit voisin, poussé en cela par un Kremlin toujours ravi de voir ses champions nationaux prendre le leadership mondial. Mais Baumgertner reste prudent : « nous avons de bonnes relations avec le gouvernement biélorusse, mais nous pensons que la vente n’aura pas lieu de sitôt ».

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